Cinéma Passé Présent

Un petit chef d’oeuvre découvert grâce à un réseau social bien connu et dont les commentaires ont suscité chez moi une petite réflexion sur la présence du cinéma.

Tout écartillé par André Leduc, Office national du film du Canada, 1972, 5 min 54 s

« Court métrage expérimental sur une chanson de Robert Charlebois. Grâce à une technique d’animation image par image, le cinéaste André Leduc nous offre une œuvre psychédélique et étourdissante digne des années 1970. »

Indigne d’aujourd’hui ?

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« Wow! Quand je pense qu’il y en a qui croient avoir inventé le vidéo-clip chez Musiqueplus!  Merci d’avoir publié, c’est un de mes beaux souvenirs! »

« Je me souviens du XXe siècle, vous savez l’époque où les budgets nous permettaient d’expérimenter… »

Pourquoi tant de nostalgie ?

« c’était le bon temps » « à cette époque-là on pouvait faire ceci cela… » « du cinéma comme on n’en fait plus »

Les films sont là, présents. Ici et maintenant pour toujours.
Vus aujourd’hui tels qu’ils ont été vus autrefois. Vus tels qu’ils ont été filmés. C’est le présent qu ‘on filme.
Les films ont plusieurs « présences ». Présence du tournage, présence de la projection. Plusieurs vies, comme les chats. Et jamais morts.

Présence. Réal-ités. Modern-ités. Contemporan-ité ?
L’image, le son, la rue, les gens, les paroles, les couleurs, les habits, les chapeaux, les chevaux, les autos, les histoires … sont présents. Vivants.

La nostalgie les prive du présent. Les enterre. On les oublie.

Regarder les films pour ce qu’ils sont, pas pour ce qu’ils ont été.

 

Vous avez dit « Vampire »?

Il y a quelques semaines, YouTube fermait la chaîne « MrDomainePublic », qui diffusait des films supposés être dans le domaine public, suite à une plainte pour atteinte aux droits d’auteur de la part de MK2 et du Friedrich Wilhelm Murnau Stiftung (la Fondation Murnau, une cinémathèque allemande).
Cet événement a donné lieu à un article fort passionnant sur le sujet (ici même), sur le blog Scinfolex.com (un blog essentiel pour ceux qui s’intéressent à l’actualité du droit d’auteur en ces temps numériques).

L’article se penche sur le cas « Nosferatu », le chef d’oeuvre de Murnau dont la production avait elle-même, en son temps, eu d’inquiétantes démêlées avec la justice pour atteinte… au droits d’auteur, ceux du roman dont s’est inspiré Murnau à savoir « Dracula » de Bram Stoker. La veuve Stoker avait alors exigé la destruction de toutes les copies du film, demande qui fût honorée et qui fit disparaître à jamais le sinistre vampire.
Seulement voilà, c’était sans compter sur la persistance immortelle du monstre ni sur la passion dévorante du pirate-cinéphile qui conserva une copie interdite, laquelle réapparut quelques années plus tard et fut la matrice de versions successives dont la dernière, restaurée et teintée par le Friedrich Wilhelm Murnau Stiftung, parvint jusqu’à nous.

C’est cette même fondation qui, aujourd’hui, interdit la diffusion gratuite du film.

nosferatu2

Cette sombre histoire de vampires soulève une foule de questions :
Du public, de l’artiste, de l’oeuvre ou de l’ayant-droit, lequel a le plus de légitimité à se repaître du sang des trois autres ?
Si Nosferatu n’avait pas vampirisé Dracula, ce dernier serait-il devenu le personnage fantastique le plus célèbre de l’Histoire du cinéma ?
Une œuvre d’art n’est-elle pas la somme des œuvres d’art passées et à venir ?
Lorsque l’ayant-droit a sucé la substance pécuniaire de l’oeuvre jusqu’à la dernière goutte, n’est-il pas légitime de laisser la dépouille au public et aux artistes qui seuls sauront la ressusciter ?
Plus prosaïquement, une cinémathèque peut-elle justifier d’une extension des droits d’auteur en cas de restauration, aussi coûteuse soit-elle ? N’y a-t-il pas d’autres moyens de financements ?
Quand la loi est injuste, ne faut-il pas désobéir et changer la loi ?

Avec Murnau (et Alphonse Allais),j’en tire cette conclusion :
« De poussière, il revint à poussière… d’où l’importance du plumeau »

Le plumeau, c’est moi. Voici Nosferatu, dans une version non restaurée du domaine public américain.

Si vous voulez un aperçu de la version restaurée, magnifique au demeurant, allez faire un tour ici

Sita chante le blues

Non seulement le film est charmant, drôle, intelligent… mais en plus, il est dans le domaine public!!! L’occasion d’évoquer les films sous licence libre et l’incroyable imbroglio de droits d’auteur auquel celui-ci a dû faire face. Mais d’abord, place au film!

Sita sings the blues (2009) par Nina Paley- CC-0 ou publicdomainmark
Les amours déçus de Sita, princesse indienne, héroïne du Rāmāyana et de Nina, avatar de la réalisatrice, sur fond de blues des années 20.

C’est à la suite d’une longue bataille juridique que Nina Paley a décidé (a-t-elle été contrainte?) de ne pas faire valoir ses droits d’auteur sur son film. En effet, les chansons utilisées dans le film se sont révélées être toujours sous copyright, contrairement à ce que pensait la réalisatrice pour qui ces chansons ont été un source d’inspiration et le socle de son film.

En fait, les enregistrements, vieux de plus de 80 ans, étaient bien dans le domaine public, mais, pour diverses raisons inhérentes à la gestion des droits d’auteur par les géants de l’industrie culturelle, les droits sur les paroles et la composition ont été étendus. Le paiement des seuls droits aurait dépassé de loin le coût du film lui-même. La firme a fini par proposer une entente à moindre coût (50,000$ quand même) mais assortie de tout un tas de contraintes, notamment sur la distribution et la vente de dvd *.

Le film a tout de même eu une belle carrière en festival et est même sorti en salles en France, non sans avoir rencontré quelques obstacles.
Mais ce qui est intéressant, c’est sa carrière sur le net. En effet, Nina Paley s’est, du coup, fortement engagée dans la défense des droits des artistes et des libertés numériques, appuyant un nouveau modèle économique pour les œuvres audiovisuelles allant des produits dérivés au social-financement, en passant par le don. Elle a même contribué à la création d’un nouveau label, le « Creator-endorsed mark » qui stipule que le diffuseur (télé, salle ou site internet) soutient le créateur qui a placé son œuvre sous licence libre en partageant directement avec lui ses recettes, ce qui encourage encore une fois un nouveau modèle économique. Au final, la production est rentrée dans ses frais et le film a rejoint une large audience.

Après avoir été sous licence CC-BY-SA (voir Mentions légales), le film est depuis janvier 2013 sous CC-0 (c’est à dire domaine public, donc encore plus ouvert). La réalisatrice explique ce changement de statut en disant que si un jour quelqu’un s’avisait de copyrighter son film ou de lui coller un quelconque DRM, elle en serait très peinée mais ne le poursuivrait pas en justice pour autant.

Vive le cinéma libre !

* Plus d’infos sur le film : http://sitasingstheblues.com/faq.html